
Chapitre 3: Où on découvre les bas-fonds. Où on est pris au piège.
Un vacarme assourdissant fait de cliquettements métalliques et de bruits de vaisselle brisée retentit dans la rue voisine. Le garde sursauta, hésita puis se rua vers cette dernière.
Hassan souffla de soulagement et loua Kassim qui venait de sacrifier pour lui son service à thé et ses plateaux d'étain achetés à prix d'or au marché du Sernaï. Il regarda autour de lui, interdit. La nuit était sombre. Qu'allait-il faire? Il courut prudemment vers la grand'rue afin d'accéder à la porte Sud de la ville. Il allait y parvenir lorsqu'une silhouette déguenillée sortit de l'ombre.
"Ca par exemple! Le jeune Hassan!"
L'ex-monarque reconnut la haute silhouette d'Ali, le sabotier sans le sou qu'il aidait depuis plus de trois mois à trouver sa subsistance.
"Qu'arrive t-il?
Hassan hésita: Kassim s'était présenté comme un ennemi... S'il était sauvé, il le pourchasserait sans répit après avoir tué le vizir... N'était-il pas plus sage de tenter sa chance hors de la ville en rejoignant Keiran après avoir passé la porte ouest? Dès demain, il pourrait se mêler à la caravane des marchands d'Ali Kahaïne qui repartaient pour la province...
Le jeune monarque se morigéna: Kassim, même si c'était par haine du vizir venait de lui sauver la vie...L'honneur des Del Raïs lui interdisait de le laisser exécuter sans réagir...
-Kassim va être exécuté demain ainsi que tous les occupants de sa maison! finit-il par avouer. Et il m'a dit qu'on en voulait à sa vie!
-Comment? L'Ombre est menacée? Mais il faut l'aider!"
Hassan regarda malgré lui la porte qui le séparait de la liberté et maudit sa lâcheté.Il se força à regarder Ali en ignorant les battements de son coeur affolé.
"Mais que faire?
-Prévenir les autres!"
Ali prit Hassan par la main et se mit à courir vers la basse fosse, quartier appelé ainsi en raison de son insalubrité extrême et de son insécurité excessive.
Les maisons étaient des cabanes malpropres en bois entre lesquelles serpentaient des ruisseaux malodorants charriant des immondices. Le reste de la ville, auprès de cet endroit, brillait par sa propreté. Des mendiants faméliques, estropiés pour la plupart les peuplaient.
Ali entra sans hésitation dans la masure la plus grande. A l'intérieur se tenait un véritable conseil: sur une caisse de bois humide siégeait un homme musclé repoussant de vermine. Près de lui se tenaient six mendiants de haute taille. Le reste de l'assemblée, femmes hagardes, gamins dépenaillés et vieillards squelettiques était massée autour des sept personnages principaux et remplissait totalement la branlante bicoque.
Ali alla directement vers le plus musclé qui semblait être le chef.
"L'Ombre sera exécutée demain." déclara t-il sans ambages.
Un murmure horrifié parcourut l'assemblée.
"Tu es sûr de ce que tu avances?
-Oui. C'est Hassan qui l'affirme. Il vient de sa maison.
-Le vizir a dit qu'il serait exécuté demain à midi et que toutes ses gens seraient massacrées, expliqua ce dernier.
-Je vois, soupira le chef des mendiants. Sauver ses domestiques ne devrait pas être très difficile : ils ne présentent aucun intérêt pour le vizir... Mais l'Ombre, en revanche...Est-elle encore libre?
-Elle l'était, répondit Hassan, mais la ville est bouclée a dit le vizir.
-J'ai vu ça. La porte Ouest est étroitement surveillée. Toute personne essayant d'y passer est redirigée vers les geoles du palais."
Hassan ne put s'empêcher de frémir rétrospectivement en songeant à quel sort horrible il venait d'échapper. Il était bien placé pour savoir quelles tortures se pratiquaient dans cette prison réservée aux traîtres et aux criminels.
"Et les autres?" demanda t-il, le coeur battant d'espoir. Après tout, Kassim sauvé, rien ne l'empêcherait de sortir de la ville et de disparaître quelques temps... Jusqu'à ce qu'il ait découvert le secret de ce jeu stupide et retrouver son trône, par exemple...
-Une légère faiblesse dans la sécurité de la porte Ouest. Il faut tabler sur celle-là pour sortir de la ville.
-Mais cette porte donne sur le désert du Sermoun! s'étrangla le jeune monarque. Sans un équipement adapté et une escorte pour échapper aux brigands et tout spécialement...
-Au Lion rouge, compléta sombrement le chef des mendiants. Je le sais. Et il est plus sanguinaire que jamais ces derniers temps. Mais nous n'avons pas le choix.
-Et après? Où irez-vous? demanda Hassan, désespéré et cherchant une issue à sa propre situation . Au bout du désert il y a le royaume des Arianides! Nos ennemis!
-Tu ne m'apprends rien, petit! coupa le chef des mendiant un peu agacé. Mais il n'y a qu'un chemin. Abbas, Khamis! Prenez un groupe d'hommes et essayez de les faire sortir ensemble de la maison.
-Mais la milice...
-Est peu nombreuse. Le vizir ne prendrait pas le risque d'attirer l'attention du sultan. Surtout qu'il a l'air plus futé que l'ancien!"
Hassan frémit sous l'insulte mais ne broncha pas.
"Combien étaient-ils? demanda le dénommé Abbas.
-Pas plus d'une quinzaine, répondit l'offensé.
-Allez-y, dit le chef des mendiants. En surnombre. Et agissez vite. Il ne faut pas que le vizir ait le temps de réagir et d'envoyer du renfort."
Les deux hommes partirent. Hassan était nerveux. Qu'allait-il se passer? Arriveraient-ils à ramener Kassim ? Et si oui, était-ce une bonne chose? Il lui faudrait fuir... Mais pas dans la même direction que Kassim...Cependant, il n' y avait qu'une issue...
"Mais il ne me tuera pas avant Arkham...se rassura le jeune sultan.
-Et s'il tue le vizir dans les trois prochains jours?" lui glissa sournoisement son mauvais génie.
Hassan començait à se dire que ce ne serait pas si mal si l'on n'arrivait pas à sauver Kassim...Et puis, ce n'était qu'un criminel...Et , Peut-être que lui, Hassan, n'avait rien à craindre. Après tout, rien ne prouvait qu'Arkham ne l'ait vraiment trahi... Cette miniature... L'Ombre a pû la voler... Hassan essayait de se persuader que la félonie du vizir n'était qu'invention...Que l'Ombre avait essayé de le duper... Mais un sentiment de malaise persistait. L'Ombre avait raison, il le savait.
Un violent branle-bas hors de la cabane le fit sursauter: les sauveteurs venaient de rentrer de leur mission avec les occupants de la maison de Kassim. Hassan le chercha parmi eux.
Sans succès.
"Où est l'Ombre? demanda le chef des mendiants.
-La milice est venue le prendre, répondit une des femmes de chambre, en pleurs. Ils ont dit qu'il serait exécuté cette nuit.
-Cette nuit? s'étrangla Hassan. Mais le vizir a dit...
-Le vizir aura menti, lâcha le dénommé Khamis d'un air las. Il lui aura donné un faux sentiment de sécurité afin qu'il ne se sente pas pressé de s'enfuir!! Maintenant, reste à savoir où il sera mis à mort...
-Sûrement pas sur la place des mauvais djinns : ce serait une exécution officielle et le sultan n'est pas au courant, réfléchit tout haut Hassan, si pris par sa réflexion qu'il ne ressentit même pas son pincement au coeur habituel en prononçant le mot "sultan".
-Bien raisonné. Que reste t-il?
-Le cachot des damnés.
-Qu'est-ce que c'est que ça?
-Une oubliette secrète dans les geoles du palais où Arkham interrogeait les ennemis du sultan... S'il veut s'en débarasser discrètement....
-Mais oui... Mais comment y va t-on?
-Par un passage secret qui passe par le palais, la maison du marchand Ali Khïne et aboutit à la forêt. Il a été creusé par mon grand-pè... Par le sultan Assad pour fuir le palais en cas d'attaque ennemie... pendant la guerre contre le roi Nevemrod... Il redoutait une traîtrise de sa part entre deux batailles...
-Et tu saurais nous y mener?
-Bien sûr!"
Hassan ne réfléchissait plus : il devait sauver Kassim, il le sentait au plus profond de son être... Même si sa raison lui criait le contraire... Il se laissait guider par son instinct et ne ressentait plus la peur mais une excitation telle qu'il n'en avait jamais ressentie.
Le jeune homme guida la cohorte de mendiants jusqu'à la maison d' Ali Khaïne . Ce dernier, immédiatement convaincu de l gravité de la situation, insista pour les accompagner. Ils traversèrent le patio fleuri avant de s'enfoncer dans la cave humide. L'escalier paraissait sans fin.
"Tu es sûr que c'est par là? demanda le chef des mendiants.
-Certain, rétorqua le jeune homme en tirant sur un anneau richement ciselé surmontant un lion de pierre, ce qui provoqua le glissement d'un pan de mur, libérant un passage. C'est par là."
Ils recommençaient à monter. Bientôt, ils reconnurent bientôt les geôles d'une prison.
Hassan naviguait sans hésitation parmi les couloirs de plus en plus étroit et finit par arriver à une petite porte vermoulue fermée par un énorme cadenas rouillé. Le jeune monarque saisit une vieille clé qui trapinait là, pendue à un clou noirci par le temps.
"On y est...", annonça Hassan en ouvrant la porte.
Il s'interrompit, interdit. Les murs de la petite cellule étaient nus. Le plafond vouté était si bas qu'il était difficile de tenir debout sous sa surface. Par terre, une paille nauséabonde achevait de pourrir. Au centre, on pouvaitvoir un puits dont la margelle de pierre était à moitié effondré. Là était apparemment la source d'humidité qui rendait le lieu plus insalubre encore...Il paraissait impossible que quelqu'un pût être détenu là... Et cela se vérifiait car il n'y avait personne.
Le coeur d'Hassan se serra: si Kassim n'était pas là, où était-il donc?
Au loin, on entendit soudain une grande clameur.
Hassan se rua sur la fenêtre grillagée. Il venait de reconnaître la voix forte du vizir qui s'élevait dans la nuit:
"Peuple du Darshaï! Tes prières ont été entendues! Ce soir, tu n'auras plus peur grâce à sa magnificence le sultan Elrikmar Ier qui a capturé pour toi le voleur qui te menaçait : l'Ombre!"
Hassan crut que son coeur allait exploser:
"Ce n'est pas possible! Il n'a pas pû le convaincre de s'en débarasser! C'est son problème, pas celui du sultan!"
Il se souvint d'un jour pas si lointain où il était tout-à-fait disposé à signer l'ordre d'éxécution de ce renégat. A présent, après s'être persuadé qu'il fallait le sauver, il se sentait déçu et désolé de ne pas avoir été à la hauteur.
Un éclat de voix le fit sursauter: le marchand Ali Khaïne, son ami de toujours, se répandait en imprécations:
"Il le savait! Il savait que l'exécution aurait lieu sur la place des damnés! Il nous a fait perdre du temps afin que nous arrivions trop tard!"
Le chef des mendiants et sa cohorte commençaient à s'échauffer.
"C'est faux! se révolta Hassan.
-Il nous a trahis!
-Il faut le tuer!"
Le marchand Khaïne eut un regard affolé : cela allait trop loin. Si les autres ne savaient pas qui était Hassan, lui le savait: Tuer un descendant d'Assad El Raîs était un crime que la reine des djinns n'admettrait pas.
"Non... Mieux vaut le jeter dans ce puits...suggéra t-il. Il est si profond que personne ne l'entendra crier, pas même son complice le vizir!"
Le chef des mendiants hocha la tête:
"Cela me semble une bonne idée."
Ali Khaïne respira plus librement : en toute bonne foi, il ne pouvait pas savoir si le sultan allait survivre à sa chute... Il voulait l'emprisonner en attendant le vizir, point final...
Hassan hurla et se débattit tandis que les hommes se saisissaient de lui et soulevaient la trappe de bois vermoulue qui recouvrait le puits de pierre. Ce dernier était obscur. Une pierre tomba, poussée par inadvertance par le pied du jeune homme qui continuait à lutter contre les hommes qui le poussaient vers le trou béant. Hassan tendit l'oreille dans l'espoir d'entendre un clapotis pouvant le renseigner sur la profondeur de ce puits. Il n'entendit rien. Il se fatiguait de plus en plus. Le chef des mendiants donna un dernier coup de rein brusque qui le précipita dans le gouffre. Au moment de tomber, Hassan, sans savoir pourquoi, revit un homme au sourire douloureux dont le souvenir remonta des tréfonds de sa mémoire.
0/10 sur 0 vote
Sélectionnez une note dans le menu déroulant.Aucun commentaire
Créer un site internet gratuit avec E-monsite.com
- Signaler un contenu illicite
- Voir d'autres sites dans la catégorie Littérature
Videos Droles
- Clips musique
- Cours création de site web